
Le retable de Saint Boniface comporte au sommet du soubassement une sorte de prédelle composée de quatre panneaux sculptés consacrés au saint. Les deux panneaux de gauche évoquent des détails de sa vie sur lesquels nous reviendrons. Plus étonnants, les deux panneaux de droite font allusion à l'histoire illoise, et notamment à un épisode au cours duquel Boniface aurait sauvé Ille d'une invasion huguenote par intervention miraculeuse. Voilà pourquoi St Boniface fut toujours l'objet d'une ferveur particulière dans notre ville. Lorsqu'en 1896 l'abbé Bonet fait construire par le sculpteur Rousseau l'actuel retable avec ses quatre panneaux, il le fait dans une chapelle déjà consacrée au saint depuis fort longtemps. il y avait même le 14 mai une procession spéciale en son honneur. Analysons les quatre panneaux un à un.
Le premier panneau de gauche nous montre Boniface faisant l'aumône il est environné de pauvres à qui il distribue vêtements et argent. Des femmes lui présentent leur petits en haillons tandis qu'un aveugle s'avance vers lui, conduit par son chien qu'il tient en laisse (Abbé Bonet). Précisons qu'alors Boniface était un soldat, premier intendant de la riche Aglaé avec laquelle il vivait à Naples en concubinage. Il pratiquait cependant la libéralité, la compassion et l'hospitalité. C'est alors qu' Aglaé et Boniface furent touchés par la grâce de Dieu. Ils décidèrent que Boniface irait chercher des reliques de martyrs, dans l'espoir de mériter par leur intercession le salut que leur vie dépravée semblait devoir leur interdire. Après quelques jours de marche, Boniface arriva à Tarse, où il alla en toute hâte au lieu où l'on exécutait les chrétiens. il vit alors les martyrs : l'un suspendu par les pieds sur un foyer ardent, un autre étendu sur quatre pièces de bois et soumis à un supplice lent, un troisième labouré avec des ongles de fer, un quatrième auquel on avait coupé les mains, et le dernier élevé en l'air et étranglé avec des bûches attachées à son cou. C'est alors que Boniface, réellement touché par la grâce, se prosterne devant les martyrs, baise leurs chaînes et leurs plaies et se proclame chrétien, le juge Sitnplicien le fait saisir à son tour.
Tout d'abord, on le suspend et l'on écorche son corps avec des ongles de fer, jusqu'à ce qu'on voie ses os à nu ; ensuite on fait enfoncer des roseaux aiguisés sous les ongles de ses mains Cela n'entame en rien la foi de Boniface, auquel on verse alors du plomb fondu dans la bouche, et comme si cela ne suffisait pas on le jette la tête la première dans une chaudière emplie de poix bouillante. Mais le saint ne paraît pas souffrir et continue de narguer ses bourreaux. On lui tranche donc la tête, ainsi que nous le montre le second panneau. Il paraît qu'aussitôt après cette exécution eut lieu un violent tremblement de terre qui entraîna la conversion de nombreuses personnes.
Le premier panneau de droite nous amène à Ille, où notre saint aurait accompli un véritable prodige. Cela se passait le 14 mai 1598, lors du siège de la ville par des bandes de Huguenots. Voici comment l'abbé Bonet raconte la chose
"Au moment le plus chaud de l'action, et quand, peut-être, les assiégés, pressés de toutes parts par les trois mille forcenés hérétiques, pouvaient craindre de devoir céder au nombre, tout-à-coup, au sommet d'une des tours du château, dont le clocher aujourd'hui a pris la place, au milieu d'une lumière resplendissante, Saint Boniface, dont ce jour-là précisément l'église faisait la fête, apparut l'épée à la main, et la brandissant contre l'ennemi. Cette mystérieuse vision, en même temps qu'elle ranima le courage des assiégés, frappa de terreur les assaillants, et hâta le moment de la déroute, qui fut complète. "
On voit sur le panneau le mur éventré par lequel les assiégeants se précipitent dans la ville, tandis que, de leurs fenêtres, des femmes lancent d'énormes pierres. Sur une tour, Boniface enfin apparaît, debout, brandissant son épée vers l'ennemi. Précisons que, si la légende demeure pour nous sujette à caution, le siège d'llle eut réellement lieu, et qu'il faut le rattacher à ces incidents frontaliers et à ces pillages qui se multiplièrent tout au long du XVIe siècle (n'oublions pas quelle était alors terre d'Espagne), sans que pour autant la religion y ait joué un rôle majeur. Dans une lettre au roi d'Espagne datée de 1599 et demandant des allègements financiers, les consuls d'llle évoquent ainsi l'événement
"Au cours de la guerre récente survenue entre le roi de France et votre Majesté, guerre sanglante marquée par des sièges, l'invasion de la ville et des incendies, vos sujets d'llle ont fait preuve d'une grande fidélité. Leur ville fut assaillie par de nombreuses troupes de français luthériens, à cheval et à pied, soutenues par des engins nouveaux et des armes à feu avec lesquels ils firent s'écrouler une tour. Grâce à quoi ils pénétrèrent dans la ville avec d'autres machines de guerre, grenades et mortiers et autres armes. A ce point que si une telle lutte avait eu lieu dans un pays dont les habitants n'auraient pas eu la fermeté, la vaillance et la fidélité qu'a montrées la ville d'Ille, on considérerait comme impossible qu'ils aient pu se défendre et se maintenir comme s'est défendue et maintenue la dite ville d'Ille dans la foi catholique et sa fidélité envers votre Majesté. Ces exploits sont si notoires que le lieutenant général de Votre Majesté, le duc de Feria, peut les attester, comme aussi le vice-capitaine du comté de Roussillon, don Fernand de Tolède; l'un et l'autre pourront en faire une relation détaillée et fidèle à votre Majesté. "
(cité et traduit par E. Delonca)
Le quatrième panneau évoque la procession en l'honneur de St Boniface, quelque temps après l'événement miraculeux : on y voit la jeunesse de la ville portant fièrement le saint qui avait sauvé leur ville. Selon l'abbé Bonet, cette procession, célébrée avec un très grand enthousiasme, eut lieu chaque année jusqu'en 1871.
Bibliographie:
Jean Tosti – " d’Ille et d’ailleur " n° 11
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