Chapeau ou pas?

 

 

ENLEVONS SON CHAPEAU À LA TET

 

 

La toponymie officielle contemporaine présente quelques absurdités parfois cocasses, le plus souvent irritantes, notamment en pays catalan. L’exemple le plus connu est celui du hameau de Les Cluses, devenu un beau jour L'écluse, comme si quelque péniche avait eu l'idée saugrenue d'emprunter le col du Perthus pour passer en Espagne. Les noms de lieux‑dits comportent également d'innombrables erreurs dues à une francisation maladroite de termes catalans. Presque toutes ces anomalies ont été récemment rectifiées ou vont l’être, grâce à la combativité de militants érudits et aux efforts de l'I.G.N., dont les cartes sont en cours de correction. Reste un problème souvent évoqué par les spécialistes, mais que personne ne semble décidé à résoudre, celui de l’accent circonflexe qui a fleuri sur le E de la Tet il y a une soixantaine d'années.

 

Un nom aux origines mystérieuses
 

Comme la plupart des hydronymes (noms de cours d'eau), la Tet était ainsi nommée bien avant la romanisation du territoire. Une telle ancienneté rend difficile l'explication de son origine. Au fil des siècles, de nombreux auteurs ont suivi une piste tentante, mais vraisemblablement erronée : celle du rapprochement avec Thétis, déesse marine vénérée par les Grecs, l'une des plus célèbres Néréides. II est vrai que, dès le 1er siècle, l'écrivain et géographe Pomponius Mela avait utilisé la graphie Thétis Pour désigner notre fleuve. Mais il est bien le seul, même si Ptolémée, un siècle plus tard, emploie la forme Tetis, très proche mais sans le h. D'autres graphies, comme Tetum (Pline l'Ancien, 1er siècle), nous invitent à ne pas tomber dans le travers d'étymologies trop simplistes.

II faut plutôt envisager une racine pré‑romane, comportant la syllabe te ou ti, et que l’on rencontre dans le nom de plusieurs autres fleuves rnéditerranéens : le Tech, bien entendu, mais aussi le Ter, ou encore le Tibre. Dans l'état actuel des connaissances, il est difficile d'aller plus loin.

 

Et l'accent ?
 

Une seule certitude : jamais notre fleuve n'a comporté, devant le T, un S qui aurait pu justifier plus tard la présence d'un accent circonflexe. D'ailleurs, jusqu’au début du XXème siècle, il a été constamment orthographié sous la forme Tet,  que l’on trouve encore dans les dictionnaires des années 1920‑30. II aura sans doute fallu l'erreur de quelque géographe étourdi, ou simplement inculte, pour que, peu à peu, atlas, dictionnaires et administrations se mettent à utiliser de façon systématique cet accent. C'est ce que les linguistes appellent un phénomène de contamination : puisqu'il y a un accent (tout‑à‑fait justifié celui‑là) sur la tête, on est forcément tenté d'en mettre un autre sur notre Têt, d'autant qu'il y en a aussi un sur la fête vietnamienne du Têt.

 

La contamination, progressive, gagnera notre département vers 1935, envahissant journaux et autres publications. Désespérément seuls, quelques Illois continueront pourtant de lutter contre ce signe graphique inopportun : les ouvrages d’Emile Delonca, dont la Tet est l'élément principal, ne comportent jamais cet accent parasitaire, que Maurice Iché s'est également efforcé de supprimer des Cahiers du Vieil Ille, au prix d'un combat incessant contre les imprimeurs, qui passaient leur temps à rétablir  l'accent volontairement  enlevé.

 

Ecrivons correctement le nom de notre ville
 

Sans vouloir en faire une affaire d'état, il me semble souhaitable que, les uns et les autres, nous fassions un effort pour revenir à une graphie normale. Si chacun, dans son courrier, prend l'habitude de supprimer l'accent circonflexe, ce sera déjà une bonne chose. Pour le reste, c'est un peu plus difficile: on peut certes demander auprès de l'Etat la transformation par décret du nom de notre commune (c'est ainsi que Velmanya est redevenu Valmanya il y a quelques années), mais il faudrait aussi que les cartographes et auteurs de dictionnaires modifient la graphie attribuée au fleuve qui la traverse, et je ne suis pas certain que cela puisse se faire par décret.

Ce qui est regrettable, de toute façon, c'est que notre commune ne s’écrive pas tout simplement Ille, comme cela fut le cas pendant des siècles. A partir du siècle dernier, peu à peu, on s'est mis a écrire Ille sur la Tet, devenu officiellement Ille‑sur‑Têt en 1963. II n'y a aucun risque de confusion avec une autre commune de France, et ce rallongement ne me paraît donc nullement justifié. Pourquoi ne pas écrire aussi Prades‑sur‑Têt ou Néfiach‑sur‑Têt ?

Le plus amusant, c'est lorsqu'on a demandé à un "spécialiste" de la langue et de l'histoire locales de donner un nom catalan à la commune, afin d'inscrire celui‑ci sur un petit panneau brun placé en dessous du panneau officiel de limite d'agglomération. Notre spécialiste a commis au moins une grossière erreur : là où il aurait fallu écrire simplement Illa, il nous a gratifiés d'un Illa de Tet que la langue catalane n’avait jamais utilisé avant lui. Deuxième erreur, mais cette fois‑ci je veux bien penser que notre spécialiste ait été trahi par son maquettiste, l'inévitable accent circonflexe a ressurgi, ce qui nous donne la forme cocasse Illa de Têt, qu’ une bonne âme s’est efforcée de corriger çà et là en recouvrant l’accent d'une pudique tache de peinture.

 

                                                                                                        Jean TOSTI

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