
Attention, on a vu d'étranges bêtes sur le site...
Venez découvrir, sous le regard du Canigou, ce paysage unique aux reliefs colorés que l’eau a sculpté dans des argiles et des sables arrachés aux massifs Pyrénéens et déposés dans la vallée de la Tet depuis 5 millions d’années. La combinaison des éléments, de la terre, de l’eau, du vent et du feu solaire ont donné naissance à une symphonie de formes et de couleurs qui interpellent l’imagination. Véritable appel à l’évasion, cette balade vous conduira à travers les coulisses du temps par des chemins détournés et bordés de garrigue. Vous apprécierez au fil des étapes la faune et la flore de ce jardin secret. Le site des orgues est un joyau minéral enchâssé de verdure, un amphithéâtre oublié que la nature a façonné pour rendre hommage à la plus fabuleuse histoire jamais contée, cette aventure incroyable qu’est la vie. Munis du livret guide “le sentier d’interprétation“, vous appréhenderez l’histoire insolite de ce lieu.

Les Orgues
Les "Orgues" situées au Nord d'Ille sur Tet, sur la rive gauche du fleuve, sont plus précisément ce que géographes appellent des "bad-lands" et des "cheminées de fée. Elles résultent de la sculpture par les eaux courantes - l'érosion - de roches dans l'ensemble très peu résistantes. Il est d'abord nécessaire apprendre à les mieux connaître. Nous pourrons ainsi considérer ensuite les étapes fondamentales de leur réalisation : premièrement la mise en place des matériaux dans lesquels elles ont été postérieurement taillées, puis leur incision et le façonnement des formes que nous connaissons et admirons aujourd'hui.
LES "ORGUES" : DE SPLENDIDES MAUVAISES TERRES".
1. Des formes remarquables.
Les
"bad-lands", en anglais, ce sont
en
effet de mauvaises
terres. Mauvaises
pour l'agriculteur ou
éleveur qui voit son terrain partir avec les pluies, mais splendides pour l'amateur de beaux paysages,
passionnantes pour le géographe qui ajoute à leur
largeur émotionnelle et esthétique l'excitation procurée
par la connaissance. Les "Orgues", comme
tous les bad-lands méditerranéens sont constituées de lacis de ravins étroits et profonds,
aux versants extrêmement raides et
incisés dans des matériaux où abonde l'argile. Elles apparaissent
comme des tuyaux d'orgues géants, des parois taillées en piliers où les lignes
horizontales qui soulignent la stratification des roches sont recoupées
et mises en valeur par la verticalité des
formes. L'alternance des teintes ocres et
grises qui résulte de la succession rythmée des dépôts y joue avec
les ombres portées de ces colonnes délicatement
sculptées. Ce ne sont pas des formes rares
autour de la Méditerranée. On en trouve en
France à la périphérie du plateau de
Valensole, dans les Alpes de Haute
Provence, en Italie du Sud sous le nom
de Calanchi, mais aussi en Espagne, en
Grèce... Elles n'en sont pas moins
spectaculaires, notamment à Ille, où
elles s'insèrent dans de magnifiques
perspectives, par exemple celles, printanières,
des pêchers en fleurs et des neiges du
Canigou.
2. Une évolution rapide.
L'aspect
des "Orgues" ne se comprend que dans
une
ambiance climatique où
des pluies violentes
s'abattent avec brutalité sur des régions pentues. La
force érosive des eaux courantes est, par moments,
considérable, d'autant que le matériel rocheux est
facile à affouiller. L'incision des ravins est donc particulièrement rapide et
peut se comparer à un "trait de scie" qui laisse de part et d'autre des versants
verticaux. La pluie
a
peu
d'action sur ces
derniers, précisément en raison de leur verticalité
qui les protège de l'impact des gouttes et
du ruissellement. L'érosion agit là où
coule l'eau, au fond des ravins. Elle
arrache sans difficulté les argiles, les sables et les galets. Parfois, le torrent ronge la base des parois qui s'effondrent par tranches
successives selon des fissures préparées
par la dessiccation estivale intense. Ici et là, des
"chapeaux" de roches plus résistantes
-
des nappes de galets consolidées ou de
gros blocs rocheux - arment des
secteurs qui sont alors mieux protégés.
Ils dominent le reste des bad-lands, comme à Matte
Roudoune
:
c'est exactement cela que les géographes
nomment cheminées de fées. Ailleurs, un
réseau de crêtes étroites sinue entre des
vallons profondément disséqués.
La
vitesse d'évolution de telles formes est fantastiquement
rapide, si on la compare à celle des autres
phénomènes géologiques. D'habitude, l'unité de
compte du temps de la Terre est la centaine de
milliers d'années et plus souvent encore le million
d'années (MA en abrégé). Ici, en quelques centaines
d'années, le paysage peut être radicalement transformé. D'une pluie importante
à l'autre, on observe
des différences notables, par exemple lors d'averses
exceptionnelles
:
en
1940 surtout, mais
aussi en 1986,
où plus de 80
mm sont tombés en moins de
deux heures sur Ille. Les Illois connaissent des
zones où avaient été bâties des murettes et aménagées
des terrasses qui sont aujourd'hui emportées. Mais toutes les pluies n'ont pas
d'effet sur les formes du relief. Pour que celui-ci se mette à
évoluer, il faut qu'une certaine intensité
des précipitations soit atteinte.
Après chaque grosse averse, des cônes
de déjection sablo caillouteux viennent
barrer le chemin de Casesnoves, comme en
novembre
1987.
Il
est probable et même certain que les facteurs
d'évolution
-
roches peu résistantes, pluies diluviennes
-
ne
suffisent pas à expliquer les "Orgues"
d'Ille. L'érosion y agit difficilement si les versants
sont
protégés, vêtus d'une végétation serrée et
continue, installée en "strates" superposées
:
tapis
herbacé, arbustes et arbres. Les racines fixent les
matériaux meubles et le couvert végétal limite le
ruissellement puisque le
sol
n'est pas nu. A l'Ouest
des
"Orgues", existent d'ailleurs de fortes pentes
encore habillées d'herbes et non encore éventrées
par
l'érosion. Le déclenchement du processus qui
conduit à la réalisation de ces bad-lands implique
la
disparition du vêtement biologique. Celle-ci ne
peut être naturelle dans notre région qui n'a, depuis longtemps, pas connu de
climat suffisamment aride
ou
froid pour tuer toute végétation. Elle est "récente"
-
historique
-
d'origine humaine et liée au déboisement et
au
surpâturage. Le besoin de bois,
de
terres, les incendies trop fréquents, les moutons
et
surtout les chèvres expliquent l'accélération brutale de l'érosion. L'abandon et
le non entretien
des
terroirs jouent aussi un rôle considérable. Les
murettes s'écroulent et ouvrent autant de blessures
où
s'amorcera le ravinement. Mais la rapidité de
l'évolution actuelle des formes ne doit pas nous
faire oublier que leur origine plonge dans un passé
très ancien dont elles sont l'aboutissement. On
s'intéressera d'abord aux matériaux dans lesquels
sont taillées les "Orgues". Ils nous ramènent à une
époque fort lointaine qui est l'ère tertiaire.
LES ETAPES DE LA SÉDIMENTATION DÉTRITIQUE.
1. La création du bassin roussillonnais.
Il
nous faut, pour comprendre l'accumulation
des
masses de sables, d'argiles et de galets qui
constituent les "Orgues",
décrire les conditions
géographiques dans lesquelles a pu se réaliser le dépôt. Si l'on pouvait
remonter le temps de
14 MA
- plus de 10 MA avant l'apparition de l'espèce
humaine, on découvrirait un Roussillon
fort différent de celui que nous connaissons
actuellement. Il n'y avait qu'une vaste plaine
dominée par quelques reliefs
résiduels assez modestes comme le
piton de Força Réal. Le littoral, au
moins à proximité des Corbières, n'était guère
éloigné de sa position présente même si le niveau
des eaux s'avère plus élevé de quelque 120
mètres. Le climat était nettement tropical. La
végétation qui se développait ressemble à
celle des brousses du Sahel africain
actuel. Elle passait au
gré des époques et des lieux à une steppe
aride -
des buissons et quelques touffes d'herbe
dure
-
ou à des savanes parcs qui peuvent être
comparées aux étonnantes perspectives du Kenya moderne.
Cette reconstitution des milieux du Miocène moyen est permise par de récents
travaux de
géomorphologie -
la
science du relief
-
et de paléontologie consacrés aux faunes de
rongeurs fossiles trouvés sur le plateau de Baixas.
Vers la fin du Miocène, la
plaine que nous avons décrite se fracture. L'arrière pays se soulève et les
différents panneaux connaissent
des sorts divers. La région de Baixas bouge peu. Par contre, celle, schisteuse,
de l'Aspre prend
de
l'altitude tandis que s'affaisse le Riberal. Entre ce qui devient le plateau de
Montalba et le Riberal naît
un
long escarpement qui longe
-
grosso modo- ce
qui est aujourd'hui la rive nord de la Tet.
Les mouvements de la croûte terrestre
- la tectonique
-
créent alors des reliefs différenciés.
A
la fin du Miocène, vers moins 6 ou 5,5 MA. le
niveau
des océans s'abaissa en raison de l'englacement
progressif des pôles qui "capitalisent" les précipitations
neigeuses. Les calottes glaciaires du Groenland
et de l'Antarctique commencèrent à se former.
Le
détroit de Gibraltar se ferma
:
l'Afrique et
l'Europe furent jointives. La Méditerranée, mal
alimentée par des fleuves insuffisamment abondants,
devint un grand lac, un "lac mer" très salé
dont les rives se situaient sans doute 800 m. sous le
rivage actuel, voire plus bas encore. Les fleuves du
Roussillon, dont la pente entre la source et l'embouchure
fut brutalement et considérablement
augmentée, commencèrent alors à creuser. Lorsque
les
eaux marines remontèrent, aux alentours de
moins
5.5 MA.
moins
5MA, elles envahirent des reliefs déjà
bien différenciés.
Le Roussillon se transforme en un
grand golfe dont le rivage atteint ce qui est
aujourd'hui le col de Ternère. L'escarpement
qui limite au Sud le plateau de
Montalba devient donc une falaise qui domine les eaux de la Méditerranée.
2. Le remblaiement du golfe pliocène.
Dans la mer, ici peu profonde, se déposent des
sables et des argiles gris bleuté
qui sont charriés par
les fleuves
:
des
plages se forment. Dans ces sédiments, des coquilles d'huîtres qu'on retrouve à
Néfiach, ou des lithophages -
qui rongent les
cailloux -
à
Ternère. Assez rapidement, la partie
occidentale de la baie du Roussillon se comble. La
mer fait place à un paysage de marais maritimes
aux eaux saumâtres qui se transforme lentement en
une zone palustre aux eaux douces et stagnantes.
La
sédimentation change. Aux sables argileux
bleutés s'ajoutent des argiles de couleur noirâtre,
marquées de tâches brunes. Ces teintes proviennent
de
l'absence d'oxygène qui résulte du calme de ces
nappes aquatiques. On peut voir ces strates dans les
carrières de la Tuilerie Dessens.
Les
accumulations qui les surmontent changent
de
nature. L'arrière-pays montagneux est toujours
en
soulèvement rapide, les pentes y sont fortes et les
torrents les griffent avec rage. Ils évacuent des
centaines de millions de tonnes de roches qui se fragmentent, s'arrondissent, se
polissent et viennent
s'étaler dans la région d'Ille. Des sables et des galets coupés de bancs
limoneux envahissent une
plaine d'inondation sur laquelle court un fleuve aux
multiples chenaux en tresse. Certains
apports viennent du tout proche plateau de Montalba
:
ce
sont des sables gris, des
boules granitiques
et
des blocs anguleux arrachés à l'escarpement
encore ébranlé par la tectonique et les séismes
qu'elle induit. Ils passent latéralement à
des cailloutis ocre qui viennent de beaucoup plus
loin, du Conflent, et sont charriés
par
une paléo
Tet. Les sables, plus faciles à déplacer, sont mobilisés plus loin, vers la mer
dont les rives sont
petit, à petit repoussées vers l'Est, à proximité de ce
qui
est le rivage actuel.
Cette période dure au moins jusqu'au Tabianien,
qui
est une subdivision du Pliocène s'achevant à
moins
3,8 MA. C'est l'époque où, en Afrique, commencent à apparaître les premiers
ancêtres de l'espèce
humaine. Tel est aussi l'âge des plus récents fossiles trouvés dans les
sédiments pliocènes du Roussillon,
ceux
du Serrat d'en Vaquer. Cette datation repose
sur
des bases très complexes. Les micromammifères
et mammifères en question sont connus depuis
longtemps, puisqu'ils ont été découverts par le célèbre naturaliste
lyonnais d'origine perpignanaise Charles Dépéret, à la fin du XIXe siècle. Mais
l'âge absolu n'en est connu que depuis peu de
temps, grâce aux progrès de la
géochronologie nucléaire et de la paléontologie qui
permettent d'inscrire des
espèces animales à évolution rapide
-
notamment des rongeurs -
dans une fourchette de temps assez
précise. Ces ultimes
sédiments pliocènes contiennent aussi des pollens qui autorisent
une reconstruction relativement soignée de l'environnement végétal et donc
bioclimatique. Les flores témoignent d'un
milieu subtropical puisque les
taxodiacées n'ont pas disparu.
Aujourd'hui le Taxodium, ou
cyprès chauve,
se rencontre dans les marais de Louisiane. Mais ce
sont surtout les faunes, par exemple les
tortues géantes, qui montrent qu'il
n'y a pas de gel hivernal, auquel ces animaux seraient incapables de
résister. Il existe aussi des différences
notables entre la plaine
-
chaude et humide grâce aux fleuves descendant de la montagne
- et les premiers
versants sur lesquels les signes d'une
sécheresse plus prononcée sont
visibles. Enfin, sur les reliefs, il fait
beaucoup plus frais. Il y a de belles pinèdes,
voire des sapinières dans ce qui est déjà les Pyrénées. La
sédimentation se poursuit en mer. Cependant,
pour le domaine continental, s'ouvre
une autre histoire, d'autant qu'apparaissent très vite les prémices du climat méditerranéen,
avec des froids hivernaux limités mais
surtout des étés secs...
L'ÉVOLUTION QUATERNAIRE SCULPTURE DES FORMES ET CREUSEMENT DES VALLEES.
La
période quaternaire voit se réaliser une transformation
radicale des paysages du Riberal. Au
grand piémont uniforme
du Pliocène, plaine de
niveau de base peu différente de la Salanque
actuelle, avec ses lagunes, ses
épandages limoneux et ses chenaux
caillouteux fluviatiles, se substitue
progressivement une vallée large certes, mais déjà
bien creusée aux dépens des matériaux meubles
pliocènes, que la Tet et ses affluents déblaient
aisément. Le vieil escarpement granitique
qui limite le plateau de Montalba,
dont on a vu qu'il s'expliquait par le
jeu vertical des failles à la fin du
Miocène principalement, est alors dégagé petit à petit des sédiments
meubles qui l'avaient fossilisé évolution
complexe que les géographes expriment en définissant cette forme de relief comme
"escarpement de ligne de faille
exhumé".L'exhumation est d'ailleurs incomplète et de nombreux
placage épais de pliocène s'adossent encore à l'escarpement
:
pour le bonheur des géologues qui y
trouvent coupes naturelles des terrains et affleurements
fossilifères sans lesquels on n'aurait pu
reconstituer cette histoire des reliefs
:
et puis aussi pour l'agrément du
contemplateur de la nature, car c'est là que,
poursuivant son travail millénaire,
l'érosion actuelle trouve à sculpter ces paysages
étranges d'orgues gigantesques.
1. Les conditions de l'évolution.
Cette profonde mutation des paysages au cours
des
trois derniers millions d'année ne s'est pas faite
sans
à-coups, et on tentera d'en montrer quelques
étapes. Mais avant tout il s'agit de savoir quel a été
le
moteur fondamental de cette évolution.
On a souvent voulu mettre au compte d'un
changement
climatique
radical ce passage de formes
d'aplanissement ou d'accumulation, à des
formes de dissection en vallées. Le Quaternaire plus
frais, plus humide, aurait permis des écoulements
plus abondants et surtout plus réguliers, mieux
organisés, redonnant ainsi aux cours d'eau un
excédent de puissance utilisé pour creuser leur lit.
Mais à l'échelle du Quaternaire, et pour notre
domaine géographique en particulier, cette hypothèse paraît insuffisante. C'est
oublier que le Pliocène
inférieur connaissait lui aussi des climats très
humides, et que par contre d'indiscutables phases
semi arides ont marqué
certaines périodes du Quaternaire. Ces
dernières ont déterminé des
écoulements particulièrement indigents
et favorisant les formes de ruissellement
diffus au détriment des rivières concentrées dans un
lit bien localisé, seules capables de creuser
des vallées. Quant aux périodes
froides, le gel en montagne et les
glaciers fournissaient une telle
masse de débris aux cours d'eau qu'ils se trouvaient
bien incapables de creuser dans la mesure où
ils usaient leur force au transport des
galets. En fait, le passage à la
dissection répond essentiellement à une importante sollicitation
tectonique qui, augmentant la pente des cours
d'eau et par là même leur puissance érosive, permet le creusement
de leur lit et l'incision des vallées. Certes la tectonique était déjà très
active au cours du Pliocène, mais si
les bordures montagneuses se soulevaient, le bassin du Roussillon était alors
en cours d'affaissement. Les rivières y déposaient leurs alluvions et
construisaient un piémont
d'accumulation. Avec le
Quaternaire les modalités de la tectonique
changent radicalement. Le bassin du Roussillon est soulevé solidairement
avec son cadre montagneux, ou plus
précisément basculé d'Est en Ouest. Le
littoral pliocène se trouve porté aux environs de
250 m. d'altitude au col de Ternère, tandis
qu'au forage de Canet le sommet du Pliocène marin se
tient vers 200 m. Vers l'Ouest, la flèche de
ce soulèvement quaternaire est plus
considérable encore et divers
arguments permettent de penser
qu'elle atteint, par rapport au niveau
actuel de la mer, près de 800 à 1000 m. au
col de la Perche en Cerdagne, voire
plus sur le bloc soulevé (horst) du Canigou. Ce soulèvement d'ensemble
s'accompagne de multiples cassures
:
aux "Orgues" d'Ille, une importante
fracture décale verticalement de plus
de 10 m. l'ensemble des niveaux
pliocènes, basculés de quelques degrés vers
le Nord ouest. Le jeu de
cette faille est pour l'essentiel antérieur à
la haute terrasse alluviale T5, mais
celle-ci y paraît encore décalée de quelques mètres. L'examen attentif du plan
de faille montre qu'il ne s'agit pas
d'un simple mouvement vertical le déplacement des deux lèvres de la fracture
laisse des traces, écailles, stries
surtout, finement imprimées dans
l'argile, qui indiquent au géologue
orientation et sens du mouvement. Ici la fracture
orientée Nord 45° présente des stries
inclinées de 20° vers
le Nord-est qui impliquent un coulissage
senestre (le bloc du plateau de Montalba
s'est déplacé vers le Sud ouest et le Riberal vers le nord est. Dans
les carrières Dessens, de nombreuses fractures montrent d'ailleurs des
caractéristiques identiques. De telles
fractures suggèrent un régime tectonique
compressif :
à l'échelle des plaques on sait que
l'Afrique se déplace lentement vers le Nord
et pousse l'Ibérie contre le reste de
l'Europe, provoquant des coulissages
le long des grandes lignes de faille.
Leur fonctionnement actuel est attesté par les
séismes qui s'y produisent, tels ceux de la
Faille Nord Pyrénéenne dont l'extrémité
orientale se suit de Sournia à Millas
: on rappellera le choc
exceptionnel d'Arette en 1967, celui de
Bigorre en 1980, ceux plus discrets de
Quillan en 1981 et récemment
ceux de Caramany et de Bélesta fin 1984.
Ainsi, et contrairement à certaines idées reçues, la chaîne des Pyrénées est toujours en soulèvement et elle n'a jamais été aussi haute qu'au Quaternaire. Certes, l'érosion est active et travaille à user les reliefs, mais des mesures récentes tendent à montrer que le soulèvement pourrait être cinq à dix fois plus rapide que l'ablation... Dans ces conditions, on comprend cette tendance persistante au creusement des vallées au Quaternaire. Malgré tout, les fluctuations des rythmes tectoniques combinées aux variations climatiques introduisent des coupures dans l'évolution et impliquent un creusement saccadé interrompu périodiquement par des épisodes d'accumulation ou de stabilité.
2. Les rythmes et les étapes de l'évolution.
Les
crises climatiques quaternaires ont à plusieurs
reprises provoqué un éclaircissement de la
végétation sur les versants et un regain du froid en
montagne. Surchargés de débris, les cours d'eau se trouvaient périodiquement
incapables de creuser et
contraints à alluvionner. C'est ainsi que naissent les
"terrasses alluviales" des géographes. Sur les rivières
des Pyrénées Orientales, ce mécanisme s'est répété au moins à
cinq
reprises, fournissant les
jalons d'une chronologie du Quaternaire. Mais
seuls trois épisodes s'inscrivent clairement dans le
site des "Orgues" d'Ille. Ces nappes alluviales sont
minces, quelques mètres au plus, mais très largement
étalées
:
elles n'impliquent pas un remblaiement
véritable, mais plutôt une certaine stabilité
verticale des lits fluviaux associée à de
faciles divagations latérales en
chenaux et bancs multiples et très mobiles.
Le niveau le plus ancien couronne les "Orgues" d'Ille à Matte Roudoune. Il est formé de gros galets emballés dans une argile rouge vif, et qui montrent toutes les marques d'une longue et puissante altération : gneiss et granite friables ou réduits à l'état de "fantômes" de galets : les quartz restés en surface se sont couverts d'une épaisse patine ferrugineuse ou rouge violacé. Par la suite le vent, soulevant du sable, les a fréquemment polis et sculptés de multiples facettes concaves (éolisation), témoignant ainsi d'épisodes climatiques très rigoureux, arides et peut-être froids. Ces alluvions anciennes renferment des blocs roulés énormes, longs de près de 2 m. Ils impliquent des écoulements extraordinairement violents dont la crue de 1940 peut donner une image approchée et des régimes extrêmement irréguliers, beaucoup plus en tout cas que ne l'est la Tet actuelle, et tels qu'on en connaît dans les régions subtropicales semi-arides. Cette vieille terrasse se suit aisément vers l'aval, à Mas Ferréol, Baixas, Cabestany et Canet. On a pu placer sa formation dans la deuxième moitié de cette longue période du Quaternaire ancien que les spécialistes nomment lé Villafranchien. Plus de précision serait illusoire car il n'existe aucun élément de datation radio métrique ou paléontologique, comme pourraient malheureusement le laisser croire certains schémas exposés par exemple au musée de Tautavel, où chaque niveau de terrasse se voit attribuer un âge absolu à 10 ou 50000 ans près...
Les niveaux moyens T4 et T3 (lesquels se démultiplient en 3 ou 4 nappes alluviales différentes) ne sont pas représentés à Ille : mais ils s'étendent largement en aval, vers Baho et La Llabanère. Ils offrent toujours un aspect très altéré, rubéfié et sont jonchés de quartz patinés et très éolisés. Ces alluvions dénotent encore des écoulements violents et très spasmodiques mais se rapprochent progressivement des conditions hydrologiques actuelles. L'ambiance semi-aride qui régnait alors dans le bassin a permis le façonnement de glacis d'érosion par le ruissellement diffus. Les versants concaves passaient vers l'aval à un plan incliné tendu - le glacis - raccordé progressivement aux terrasses alluviales T3, qui persistent encore sous la forme de lambeaux aplanis tronquant les couches pliocènes des "Orgues" d'Ille sous la route de Bélesta
.Mais le Riberal d'Ille
est formé essentiellement par les deux
grands plans étagés T2 et T1. Ces alluvions mieux triées, aux galets plus
homo métriques (de même taille), supposent
des régimes
hydrauliques plus
réguliers que par le passé, et proches en fait des conditions actuelles.
Le niveau T2, qui forme la butte des
Escatllars et le grand plan de Thuir, appartient
encore au Quaternaire moyen, peut-être la période
Riss. Il conserve des teintes chaudes ocre
rouge, et ses galets sont
déjà bien friables, même si l'argilisation y est encore faible.
Le niveau T1, dont les galets sonnent
clair au marteau et qui ne porte que des sols
bruns peu évolués, doit être rapporté à la
dernière période froide, le Würm. Plus précisément le plan
principal serait Würm ancien car on y a
trouvé en surface, à Rodès, un outillage lithique moustérien.
Mais en contrebas, en amont d'Ille
par exemple, plusieurs paliers peuvent jalonner
les épisodes plus récents du Würm et du
Tardiglaciaire. La Tet s'est ensuite
encaissée en contrebas, et tous les
gros bourgs du Riberal, Ille, Néfiach, Millas, Saint Féliu, s'alignent à
l'abri des inondations sur ce talus de
terrasse dont l'ampleur passe d'une
trentaine de m. en amont à une dizaine
en aval.
Les très bas niveaux, formés d'alluvions déposées depuis quelques millénaires à peine, ne sont pas à l'abri des grandes crues. Celle de 1940 avait façonné en quelques heures un immense lit à bras anastomosés multiples, large parfois de près de 500 m. il a été peu à peu recolonisé par la ripisilve - notamment des bosquets de peupliers, et le lit actuel, plus étroit, concentre ses eaux en quelques chenaux seulement et retrouve une certaine tendance à méandrer. On constatera pour terminer que depuis le Riss la rivière s'est progressivement déplacée vers le Nord et le cours actuel vient ronger la base de l'escarpement qui limite le plateau de Montalba. Il y a là probablement les effets perceptibles jusqu'à l'actuel de la néotectonique quaternaire, peut-être en relation avec le jeu de la Faille Nord Pyrénéenne qui en aval de Millas semble bien guider le coude et le tracé de la rivière.
CONCLUSION
Les paysages des "Orgues' d'Ille ont pu paraître un simple prétexte pour évoquer le long passé géomorphologique de notre région. En fait il n'en est rien : ils sont un de ces sites privilégiés où dans un périmètre réduit il est possible de retrouver toute l'évolution des reliefs dans les Pyrénées Orientales. Mais aussi, au-delà de cette vision régionale, ce site exceptionnel est un archétype des milieux physiques méditerranéens de ces paysages si anciennement humanisés qui bordent la Vieille Mer. On y lit les stigmates d'une érosion actuelle accélérée dans les balafres des roubines et ces lits fluviaux démesurés, sans pouvoir démêler la part réciproque de la violence des intempéries climatiques et d'une dégradation des couverts végétaux par l'homme. On y saisit l'importance de la structure géologique et de la tectonique récente dans l'édification des reliefs. On y pressent une histoire paléo climatique variée et nuancée qui fait du bassin méditerranéen, à ces latitudes moyennes, un véritable carrefour d'influences, depuis les chaleurs tropicales du Miocène jusqu’aux coups de froid des crises quaternaires.
Bibliographie : M.
Calvet & B. Lemartinel
revue "d'Ille et d'ailleurs"
© Copyright 2010 - 2012
Webmaster
Jacques Brest, Photos
Jacques Brest