L'Hospici d'Illa

Dans la plupart des villages populeux, des fondations pieuses avaient été consacrées à la création et à l'entretien de maisons de refuge pour les pauvres et les vieillards. L'Hôpital d'Ille fut une création de ce genre, mais par son développement et ses ressources, il dépassa de bonne heure la plupart des organisations similaires créées en Roussillon ; il ne le céda en importance qu'à l'Hôpital Saint-Jean à Perpignan.

I. - Fondation

Il semblerait  qu'une documentation très riche doive exister sur l'histoire de cet établissement. Il en est bien ainsi, mais pour une période postérieure à 1220. Ce qui est antérieur, et par conséquent la date et les conditions de sa fondation, est voilé de la même ombre que tout ce qui se rapporte à l'origine des principaux établissements ou institutions de la ville. C'est seulement en 1200 que son existence a été authentiquement constatée dans un parchemin compris dans ses archives et concernant la vente d'un terrain à Saint-Féliu-d'Amont ; une autre vente est,faite en 1209 "sous réserve" des droits de l'Hôpital d'Ille pour qui cette terre est tenue. L'Hôpital existait donc en l'an 1200. Mais depuis combien de temps ?

Ce qu'on peut avancer, c'est qu'à la fin du Xlème siècle il s'est produit un élan de foi religieuse qui ne se manifesta pas seulement par les croisades, mais aussi par l'éclosion de nombreuses oeuvres de charité. Il n'est pas invraisemblable que, dès la fin de ce même siècle, il ait existé à Ille, soit sur l'emplacement de l'Hôpital actuel, soit dans son voisinage, des locaux plus ou moins bien aménagés destinés à recevoir les pauvres de la localité. L'Hôpital, tel qu'on peut se le représenter au moment où il prit tout son développement du fait des donations dont il sera parlé plus loin, serait ainsi l'aboutissement des successives transformations ou aménagements des premiers locaux construits dès l'origine au même endroit ou à proximité. Le 28 octobre 1300, l'Hôpital donna, en effet, en emphytéose une maison dite l'Hôpital vieux, située près de la Rodone». Cette désignation ne laisse pas de doute sur l'abandon d'anciens locaux ayant fait place à des constructions nouvelles.

En 1220, un règlement intervient fixant les détails du régime de l'Hôpital. La codification des prescriptions en vigueur dans l'établissement laisse supposer que l'Hôpital fonctionnait depuis longtemps avec une administration dont les abus mêmes témoignent qu'il n'était pas une institution récente.
A ce moment, celui-ci possédait un personnel assez nombreux où l'on voit figurer des soeurs, des
religieux, des donats, et dont le logement et l'hébergement exigeaient des installations importantes : d'où il faut conclure qu'il était déjà sorti de la période embryonnaire et n'était plus un simple lieu de refuge. On se rend compte en même temps que, dès cette époque, il possédait des ressources déjà abondantes et notamment les revenus d'une grande métairie. On relève en effet la donation, en 1228, d'un bien que le rédacteur de l'acte situe "à proximité du mas de l'Hôpital". Cette mention, ajoutée au fait que, dans les titres antérieurs à 1228, il n'existe aucun acte d'achat ou de donation concernant cette métairie, démontre que, déjà à cette date, celle-ci faisait depuis longtemps partie du patrimoine de l'Hôpital.

II. - Donations

Ce dernier n'allait pas tarder à recevoir une donation dont l'importance devait contribuer à en assurer le développement. Le 10 des calendes de février 1224, Marie d'Ille, veuve de Bernard d'Ille, lui légua deux métairies qu'elle possédait à Mantet. Une de ces métairies lui était échue en partage dans la succession de ses parents ; elle avait acheté l'autre à sa soeur. Elle ajouta à son legs 4.500 sous barcelonais, une coupe d'argent, ses moutons, ses chèvres, ses porcs, son blé, son vin et tout son mobilier.

C'est de ce moment que fut envisagée, par suite de l'augmentation de ses ressources, l'extension de l'Hôpital ou son édification sur un nouvel emplacement. Lorsqu'en 1244, Bernard de Berga, évêque d'Elne, accorda 40 jours d'indulgence aux fidèles qui contribueraient par leurs aumônes à la construction de l'Hôpital d'Ille et de son église, l'oeuvre d'agrandissement était en voie de réalisation. D'autres donations émanant de membres de la même famille d'Ille furent consenties à l'Hôpital. En 1242, Bernard d'Ille lui légua quatre masades situées à Cézilla, un pré à Ille à proximité d'une borda en senyoria de Sainte-Marie-de-Jau, trois jardins dont probablement celui de la Clave (aujourd'hui le champ de foire) et une pièce de terre à Saint-Maurice-de­Graolera, à charge par l'Hôpital de faire dire, pour le repos de son âme, trois messes par semaine et de faire brûler à perpétuité un cierge à Notre-Dame de la Rodone. Primitivement, ces biens avaient été donnés à titre de bénéfice à l'abbé de Jau. Celui-ci n'ayant pas voulu en accepter les conditions, l'évêque d'Elne les avait transférés à l'Hôpital. Deux ans plus tard, Gérard d'Ille et sa mère firent donation à l'Hôpital d'une vigne au territoire d'Ille.

Après Marie d'Ille, une autre bienfaitrice, Ava de Fenouillet, par ses généreuses libéralités, assura à l'Hôpital, il y a près de 700 ans, des ressources encore plus importantes.

Ava de Fenouillet était la fille de ce Pierre de Fenouillet, dépossédé de ses biens au moment de la guerre des Albigeois. Il lui était resté encore de nombreuses terres à Saint-Feliu-d'Avall, à Saint-Féliu-d'Amont et à Camélas. Sa fille avait épousé, en 1243, Jaubert, vicomte de Castelnou et seigneur de Ponteilla. Par son contrat de mariage, dont une copie authentique, dressée en 1278 sur la demande de son neveu, se trouve aux archives de l'Hôpital, elle apportait en dot 3.000 sous melgoriens et tous les biens que possédait à Camélas la famille de Fenouillet, c'est-à-dire presque tout le village. Le futur, en reconnaissant sa dot, lui faisait donation, en cas de survivance, d'une égale somme de 3.000 sous et donnait en garantie tous ses biens, en particulier le château et la ville de Ponteilla.

Malgré ces perspectives favorables, le ménage ne fut pas heureux ; les époux demandèrent leur séparation. Le 4 des calendes de février 1266, dans une reconnaissance dotale, Jaubert reconnut devoir à sa femme toute la dot, espèces et biens, qu'elle lui avait apportée, et s'engagea à accepter l'arbitrage de l'abbé de Saint-Génis sur l'opportunité d'une séparation. Les témoins de cet acte, Dalmau et Guilhem de Castelnou, Bernard et Bérenger d'Oms, Bernard et Arnaud de Corbère, Pons Hugo, comte d'Empuries, se rendirent caution de cet engagement.

La rupture suivit sans doute cet acte, car, peu de temps après, on trouve Jaubert à Valence où il faisait partie des troupes levées contre les Maures par Jacques le Conquérant. Il mourut dans cette dernière ville au mois de juin 1268. Quant à Ava, elle entra à l'Hôpital d'Ille auquel elle fit don de tous ses biens, "ne désirant que servir Dieu, la Vierge Marie sa mère, Saint-Jacques et les pauvres d'Ille, et à améliorer de ses biens l'Hôpital".
Héritière d'un grand nom et possédant de grandes
richesses, elle demanda comme une faveur d'avoir la charge de laver les pieds des pauvres de l'Hôpital. Devant cet acte de dévouement et d'humilité, on reste confondu. Après 700 ans, un tel renoncement suscite encore notre admiration et notre respect.

Dona Ava confirma sa donation l'an 1297 en annulant le legs de 5.000 sous fait précédemment à son neveu, Pierre de Fenouillet. Elle mourut à l'Hôpital en 1299. L'inscription qui figure sur un des côtés de la chapelle de l'Hôpital rappelle que sa soeur, Béatrix, comme elle hospitalière, l'avait précédée d'un an dans la tombe.
Le désintéressement de dona Ava et de sa soeur, ne fut pas imité par les autres membres de sa famille. Dès
1297, son neveu, Pierre de Fenouillet, émit la prétention de recueillir, après la mort de sa tante, les droits et biens que celle-ci avait eus de la succession de son père. L'évêque d'Elne, pris comme arbitre, dut sans doute rendre une sentence défavorable à ces prétentions, puisque la dévolution des biens d'Ava à l'Hôpital fut reconnue définitive.

Les donations faites depuis ces legs magnifiques n'ont pas augmenté sensiblement les ressources de l'Hôpital. Elles ont généralement eu le caractère de simples gestes de bienfaisance ; même lorsque des particuliers ont disposé en faveur de l'Hospice de tous leurs biens, ceux-ci ont été de modeste étendue, et il faut arriver au testament de Louise d'Ardena en 1682, pour trouver, au bénéfice de cet établissement, un legs d'importance.

On note parfois une forme de donation émouvante, sous la forme d'un don de la personne, laquelle s'engage à se consacrer toute la vie au service de l'Hôpital. Les personnes qui ont fait ce sacrifice sont qualifiées, dans les actes, de donats.

Certains des legs se rapportent soit à des dons manuels, soit à des abandons de droits. En 1227, Raymond de Canet s'engage à fournir à l'Hôpital, sa vie durant, cinq saumades de sel. En 1234, un testateur fait don d' una migera de vi, ajoutant que, ceux de ses descendants qui contravindran à la dite donacio, que los sie dada la maledictio et sien escomunicats.

L'an 1341, Carbo, seigneur de Planèzes, abandonna à l'Hôpital le cens qu'il recevait pour des terres et des maisons à Ille. En 1389, Ramon Alcover donna un champ situé en bordure du Boulès.

Par opposition à cet esprit de charité, on constate que l'Hôpital eut à se défendre contre les revendications que certains élevaient indûment sur ses biens ou ses droits. On est surpris de constater que Galcerand d'Urg se fit attribuer, à titre viager, un champ de l'Hôpital. Un certain nombre d'années plus tard, à l'occasion de la répartition de la dîme que cet établissement percevait à Saint-Féliu-d'Amont, Pierre de Fenouillet prétendit que l'Hôpital était sans droit pour en exiger une part quelconque. L'Hôpital, au contraire, soutenait qu'il lui était dû une part, sur trois. Finalement un accord intervint sur la base d'un compromis.

III. - Administration des biens

Une fortune immobilière aussi dispersée obligeait l'Hôpital à une surveillance attentive de ses droits et à une gestion intelligente de ses biens. Il fut de bonne heure amené à employer en achats de biens fonds les sommes d'argent qui lui étaient léguées. Cet emploi était d'ailleurs, à cette époque, le seul qui pût être réalisé. Aussi, dès le début du XIIIème siècle, son patrimoine s'accrut par de nouvelles acquisitions de terres.
On pourrait en citer un très grand nombre, mais
cette énumération n'offrirait aucun intérêt. Signalons cependant l'achat, en 1233, des biens que la vicomtesse de Tatzo possédait à Saint-Féliu-d'Amont et à Saint-Féliu-d'Avall, parmi lesquels figurent des moulins.
Il est facile, dans bien des cas, d'identifier les
champs que l'Hôpital possédait à Ille ; beaucoup sont encore désignés sous le nom qu'ils avaient au moyen âge. Par exemple, nous savons que le champ Graza fut acheté par l'hôpital, en 1250, pour la somme de 75 sous.

L'Hôpital procéda aussi à des échanges et à des ventes. Sa fortune immobilière a donc subi pendant cette époque des fluctuations, mais tendant plutôt vers un enrichissement. Ce fut pour lui une longue période de prospérité pendant laquelle ses revenus excédèrent ses dépenses. Il possédait à Mantet des biens importants qu'il avait réunis en un bloc d'un seul tenant par des achats et par l'acquisition de droits de pacage ; il détenait une grande partie du territoire de Camélas, il avait également dans son patrimoine des champs à Saint-Féliu-d'Amont et d'Avall, des parcelles nombreuses et plus ou moins importantes à Ille, Nefiach et Millas ; en un mot, il était richement doté.

Ces biens n'étaient pas tous soumis à la même condition juridique. A l'égard des uns, les donateurs ou les vendeurs détenaient seulement la senyoria,c'est-à-dire le domaine éminent, par opposition au domaine utile, celui-ci entre les mains des tenanciers. Par l'effet de la donation ou de la vente, l'Hôpital était substitué aux droits du donateur ou du vendeur, mais il était tenu de respecter les droits des tiers acquis antérieurement à la donation, c'est-à-dire le contrat féodal ou l'emphytéose qui accordait au tenancier le droit à perpétuité d'exploiter le sol lui-même ou ses ayants cause.

Quant aux autres biens, les donateurs ou les vendeurs qui les possédaient comme biens allodiaux les avaient transmis à l'Hôpital, nantis de tous les attributs du droit de propriété.

Les droits de l'Hôpital étaient donc, dans chacun de ces cas, bien différents, et on pouvait grouper ses biens en deux catégories : d'une part les censives, c'est-à-dire les terres concédées à perpétuité à charge de prestations diverses ; et d'autre part les terres franches et libres dont l'Hôpital pouvait disposer en pleine et entière propriété.

L'administration de ces biens comportait une distinction analogue. En ce qui concerne les censives, l'Hôpital se bornait à renouveler, à des dates assez éloignées, les reconnaissances ou aveux de ses tenanciers. Quant aux terres exemptes des obligations inhérentes au contrat de tenure, l'Hôpital, faute d'avoir la possibilité de les exploiter directement, les donnait, après adjudication, en fermage au moyen de baux de courte durée.

Cette distinction revêt une grande importance, comme on le verra plus loin en étudiant la période révolutionnaire ; et elle est fondamentale : depuis le XIIIème siècle, la situation n'a subi en effet aucun changement, les mêmes biens ayant conservé, à quelques exceptions près, le même caractère originel jusqu'à la Révolution.

La gestion de cet important patrimoine exigeait un organe de direction doublé d'un appareil de contrôle.

L'administration était partagée entre le seigneur, les consuls, les cavaliers que tenen loch y veu al spital, et enfin les prohoms, les uns et les autres appelés patrons de l'Hôpital, qui constituaient un véritable Conseil d'administration. Cette organisation resta sans changement pendant le XIIIème siècle, mais le seigneur ne s'attacha pas toujours à maintenir sa part d'autorité dans ce Conseil. Selon la conception plus ou moins rigide qu'il eut de ses fonctions, le titulaire de la seigneurie participa à l'administration de l'Hôpital, ou se fit représenter par le batlle, ou même se désintéressa complètement de son rôle. Il en résulta que le pouvoir de décision oscilla entre le seigneur et les consuls, et il survint des incidents dont les archives de l'Hôpital nous font le récit. Celles-ci relatent notamment un conflit survenu en 1320 entre le vicomte et les consuls à .propos de la nomination du commandeur, comenador, ainsi qu'on appelait l'économe. Le premier prétendait qu'il lui appartenait seul de nommer le commandeur et de recevoir ses comptes. Les consuls soutenaient que cette nomination leur incombait, "ainsi d'ailleurs qu'il était d'usage à Perpignan". L'évêque d'Elne arbitra le conflit d'une singulière façon. Le commandeur fut élu par les religieux, hommes et femmes de l'Hôpital, avec l'agrément du vicomte, des cavaliers et des consuls, et sa nomination définitive fut réservée à l'évêque.

Plus tard, il n'est plus question de cavaliers ; en fin de compte ce sont les consuls qui eurent la haute main sur l'administration de l'Hôpital avec l'assistance, quand ils la jugeaient utile, du conseil général de la communauté ; et ils supplantèrent le seigneur, non sans quelques retours offensifs de ce dernier. Ainsi, sous réserve d'un droit de surveillance conféré à l'évêque d'Elne, l'administration de l'Hôpital fut séculière et purement municipale.

Celle-ci donna lieu, à diverses reprises, à des critiques dirigées contre ceux qui en avaient la charge.

Cependant, à l'occasion, l'administration de l'Hôpital sut faire valoir ses droits vis-à-vis de personnages puissants. On a déjà vu que les administrateurs tinrent tête à Pierre de Fenouillet dans ses prétentions à percevoir des droits sur les propriétés achetées par cet établissement.

L'Hôpital obtint du pape Clément une bulle contre les personnes qui s'approprieraient les biens de l'établissement ; et le pape Boniface, par une nouvelle bulle, ajouta l'excommunication aux condamnations morales prononcées précédemment.

En 1430, l'Hôpital s'opposa aux réclamations de l'évêque d'Elne qui avait des droits de discipline ecclé­siastique pour tout ce qui concernait le service religieux et voulait, en cette qualité, percevoir des droits afférents à ses visites. Il soutint aussi en 1541 un procès contre le comte de Darnius. Celui-ci, ayant acheté une terre, refusait de reconnaître les droits de senyoria que l'Hôpital possédait sur elle et qui furent, à cette occasion, confirmés.

IV. - Personnel

Le personnel était composé de religieux et placé sous les ordres d'un des leurs, d'un rang plus élevé, qu'on a appelé, selon les époques, prior, spitaler, comenador, perceptor, rector. En 1220, il fut décidé que les consuls choisiraient les comenadors parmi les prêtres de la communauté d'Ille. Ensuite, en l'an 1381 on convint que le commandeur serait pris dans l'ordre du Saint-Sépulcre, et spécialement dans le couvent de Sainte-Anne de Barcelone. Une convention inter­ vint à cet effet entre le prieur de Marcevol, procureur du couvent, et les patrons de l'Hôpital. Ceux-ci se réservèrent la faculté de renvoyer le commandeur au cas où l'intéressé ne remplirait pas scrupuleusement les devoirs de sa charge, notamment s'il était de moeurs dissolues, ou prodigue, ou mauvais administrateur, ou s'il manquait soit à l'obligation de rendre des comptes, soit aux engagements pris par l'Hôpital envers les donateurs.

Le personnel d'exécution et de service comprenait à la fois des hommes et des femmes, frares y sors. Leur nombre avait été limité à la suite d'abus. En 1319, il fut convenu que l'établissement pourrait recevoir plus de quatre soeurs, à condition que celles en surnombre fissent don à l'Hôpital de 10 livres de rentes.

Dès 1220, la nécessité d'une discipline parut s'imposer pour ce personnel. Un règlement de l'Hôpital, le premier qui soit parvenu jusqu'à nous, mais assurément pas le plus ancien, rappelle que les religieux et les religieuses ont fait voeu de chasteté et qu'il leur est interdit de se marier. La sanction d'un manquement à cette discipline est assez curieuse. Les coupables "d'un tel crime" étaient chassés de l'Hôpital et exclus de leur ordre. Mais s'ils imploraient miséricorde, la punition se réduisait à un jeûne de trois jours par semaine, au pain et à l'eau, et à l'interdiction, pendant toute une année, de manger de la viande. Le châtiment prévu pour le cas de disputes et de rixes consistait également en l'observation d'un jeûne pendant trois jours.

Neuf ans plus tard, en 1229, l'évêque d'Elne intervint pour rappeler aux frères la règle de trois jeûnes par an, l'obligation de prendre leurs repas en commun, de ne pas quitter l'habit religieux et de coucher dans des chambres séparées.

L'an 1344, de nouvelles prescriptions furent édictées, intéressant surtout les soeurs. Elles ne furent plus contraintes à des travaux répugnants ou particulièrement pénibles. Leur rôle fut de garder les malades et de leur faire la cuisine au temps des jeûnes de printemps et de Saint-Martin. Mais, d'autre part, l'Hôpital ne fut plus tenu de leur fournir des robes de laine ou de lin. Il avait seulement à donner à chacune un pesai de llana fina del dit spital, et pour le reste de l'habillement y compris les chaussures, il devait verser à chacune des soeurs une somme de 10 sous, le jour de la fête de Saint-Jacques.

Les rappels à la discipline et à la bonne tenue du personnel dénotent qu'il dut exister parfois beaucoup de relâchement dans la règle. On en trouve la preuve dans l'insistance du commandeur à demander la fermeture des ouvertures des maisons voisines donnant vue sur l'Hôpital, cosa molt dangerosa al dit spital et dans le procès intenté à cette occasion à Bernard d'Ille dont la famille avait été pourtant, moins d'un siècle avant, une des bienfaitrices de l'Hôpital mais qui, des fenêtres de sa maison, était en mesure de plonger ses regards dans le jardin de cet établissement.

V. - Oeuvres diverses

L'Hôpital était plus spécialement affecté aux pauvres dans l'impossibilité de travailler. C'était donc un hospice au sens moderne du terme. Dès l'origine il est appelé spital dels pobres d'Illa. On n'a que peu de renseignements sur les installations qu'il comportait au moment où les documents commencent à faire mention de son exigence, c'est-à-dire au XIIIème siècle.

Elles étaient modestes, quoique les bâtiments eussent été déjà notablement agrandis. Le mobilier laissait apparemment fort à désirer. L'an 1265, une terre est donnée à l'Hôpital à condition que cette fondation soit consacrée à la réparation des lits et du dortoir. En 1240, Marie d'Ille fait à l'Hôpital une donation dont les revenus devaient être affectés à une distribution de vêtements aux pauvres le jour de Noël.

L'action sociale de l'Hôpital s'étendait à d'autres oeuvres. Il recueillait aussi les enfants trouvés ; au XVIIIème siècle un édit royal lui en fit même l'obligation. Au moyen âge, l'abandon des enfants était assez fréquent. Les enfants étaient déposés au porche de l'église, ou aux fonts baptismaux. La petite place aux Herbes, le "perron près de la fontaine", la cour de l'Hôpital étaient également des lieux souvent choisis pour ces abandons. Une note du commandeur de l'Hôpital adressée au baille met devant nos yeux une de ces scènes. Il s'exprime en ces termes : Senyor balle, lo prego de veurer lo expedient qu'y a a pendre. Avem trobat, jo no se si es infant o infante, si es batejat o no, a la basse cour, que sa llet l' estofaba si jo no agues cridat lo domestich. No e vist ningu que lo agi portat. Y aixi lo pot fer examinar.

Fréquemment, aux langes de l'enfant était épinglé un billet indiquant que l'enfant était baptisé et faisant connaître ses prénoms. S'il n'avait pas été baptisé, des personnages importants dans la cité lui servaient de parrain et de marraine, et ce parrainage se traduisait pour l'enfant par une protection qui le suivait dans les premiers âges de sa vie.

Les enfants abandonnés n'étaient pas toujours des enfants de mère inconnue et ayant renoncé définitivement à pourvoir aux soins et à l'entretien de l'enfant. Fréquemment, la sage-femme venait remettre elle-même l'enfant à l'Hôpital en faisant connaître le nom de la mère, et en prévenant le commandeur que celle-ci, aussitôt rétablie, viendrait révéler le nom du père. Le séducteur était alors tenu de verser à l'Hôpital une certaine somme de remboursement des frais de nourrice et d'entretien. Ces enfants étaient donnés en nourrice. Au XVIIème siècle, le mois de nourrice était payé 4 francs. Le registre des mensualités allouées aux nourrices montre par le nombre des croix, +, qui mettent fin aux comptes de nourrice, que le chiffre des décès des enfants à la mamelle était élevé.

Une des réalisations de l'Hôpital les plus curieuses pour l'époque fut la division parcellaire du champ de l'Hôpital dit camp d'en Terrades. Ce champ se trouvait entre la porte de la Croix et le Boulés ; sa contenance, sur laquelle nous n'avons pas de précision, devait être cependant assez importante. Les consuls et les prohoms, patrons de l'Hôpital, décidèrent, en 1382, de le diviser en parcelles pour permettre de doter de jardins les habitants qui en étaient dépourvus. Le champ fut divisé en 33 parcelles. Le moyen âge avait déjà eu l'idée d'organiser des jardins familiaux !

Le voisinage de la Rodone pouvait rendre superflue la construction d'une chapelle à l'Hôpital ; mais c'était répondre au voeu des bienfaitrices, dont la piété avait inspiré le geste, que d'y élever une chapelle en l'honneur de saint Jacques, son patron. C'est, en effet, peu de temps après la donation de Maria d'Ille que la question fut posée. En 1235, le pape Grégoire IX accorda l'autorisation d'édifier un oratoire. L'évêque d'Elne transmit cette autorisation en spécifiant toutefois que la nouvelle chapelle ne devait pas porter atteinte aux droits du clergé paroissial.

Il fut notamment interdit d'y faire des cérémonies funèbres dont la célébration était réservée au clergé de l'église de la Rodone. En 1319, l'évêque d'Elne confirma cette autorisation, mais avec la même réserve.

Le clergé paroissial était, en effet, très jaloux de ses droits. La faculté de célébrer des offices funèbres à la chapelle de l'Hôpital n'aurait pas constitué un simple partage d'influence ecclésiastique ; elle se serait traduite par une diminution de revenus. Plus tard, en 1319, quand, à la suite d'une transaction intervenue, les frères hospitaliers furent autorisés à célébrer dans la chapelle Saint-Jacques des messes en dehors de celles réservées au personnel de l'Hôpital, ce fut sous le condition de reverser au clergé paroissial les offrandes reçues.

Environ deux siècles après, le 22 janvier 1573, un accord intervint pour fixer la participation du clergé à la fête de Saint-Jacques. Le clergé paroissial s'engagea à célébrer un office solennel à la chapelle et à donner trois absoutes au cimetière. Toutefois, sous l'apparence d'un bon procédé, cet acte masquait un arrangement financier aux termes duquel l'Hôpital dut, pour ce service, verser au syndic de la communauté des prêtres une somme de 830 livres, dont 30 à la signature de l'acte. C'était un beau denier pour l'époque.

L'hôpital n'avait cependant aucune difficulté à le payer. Ses revenus n'avaient cessé de croître. Les dons pécuniaires qu'il avait reçus avaient été employés en achats de terres. A la fin du XVIe siècle, il était devenu le plus grand propriétaire foncier de la commune, et ses possessions en dehors du territoire d'Ille n'étaient pas moins importantes.

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Bibliographie : Emile & Léon Delonca, Un village en Roussillon
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