
A la différence de
Saint-Maurice, mentionné subsidiairement dans un
document se rapportant à un
tout autre objet, le village de Régleille, dont il y a lieu de retracer
l'histoire puisqu'il est aujourd'hui incorporé à Ille, apparaît pour la première
fois dans une charte qui le concerne tout particulièrement et qui peut être
considérée comme acte de fondation, sinon du village lui-même, du moins de
l'église placée sous le vocable de Saint-Clément. C'est le document le plus
ancien que nous possédions sur la contrée faisant l'objet de cet ouvrage. Il
remonte a l'an 850. Il en a été déjà question à propos des origines d'Ille.
Dans cette charte,
Charles le Chauve confirma les religieux, déjà installés en ce lieu, dans les
droits qu'ils tiraient d'une situation qui existait depuis une date
indéterminée. On a d'ailleurs l'impression que cette démarche fut faite, moins
pour essayer d'agrandir le territoire de Régleille que pour transformer la
possession de fait en possession de droit et mettre la communauté à l'abri de
revendications éventuelles des seigneurs d'Ille et de Néfiach.
Pourvue d'un titre
aussi formel, la communauté de Régleille était en situation de rester une
seigneurie ecclésiastique. Mais le monastère périclita et les droits
seigneuriaux passèrent à des seigneurs laïques. Dès 1163, Pons d'Ille concéda
aux habitants de Millas l'autorisation de prendre de l'eau de la Tet au
territoire de Régleille. La communauté avait donc abandonné déjà une partie de
ses droits.
Dite ans plus tard,
en 1173, Alphonse d'Aragon dut intervenir peur s'opposer aux empiètements des
habitants de Bélesta et de Montalba qui envoyaient paître leurs troupeaux et
coupaient des arbres dans les bois dépendant du monastère.
Le village, quoique
fortifié, n'était pas en état de s'opposer aux entreprises de ses voisins. Dès
cette époque la population déjà peu nombreuse avait diminué, soit qu'elle ait dû
émigrer par suite des dévastations de la Tet, soit qu'elle ait abandonné le
village ruiné par la guerre des Albigeois.
Les habitants, avant
même de quitter leurs demeures, s'étaient assuré un gîte et des terres à Ille ;
dès 1226, on trouve, parmi les acheteurs de terres et de maisons à Ille, des
noms de propriétaires habitant Régleille. Lors du dénombrement de 1387, le
village ne comptait que 9 feux.
Diverses circonstances expliquent ce dépeuplement. La position avait d'abord
paru avantageuse en raison de la nature alluvionnaire du terrain. Dans la bande
de terre, de près de deux kilomètres, comprise entre les coteaux de Régleille et
la terrasse de la rive droite, la Tet a eu souvent un cours plus rapproché de
celle-ci, laissant disponible, sur la rive gauche, des sols alluvionnaires
favorables à l'agriculture. Mais les habitants ne tardèrent pas à s'apercevoir
que la rivière et son affluent, la Riberette, constituaient un grave danger pour
toutes les entreprises agricoles; chaque crue dévastait les cultures et
ravageait le sol.
Un autre inconvénient résultait du voisinage de la frontière, d'où partaient des
incursions de bandes armées et de pillards, sans compter que les populations, de
chaque côté des confins,étaient animées, les unes vis-à-vis des autres, d'un
esprit de mauvais voisinage accentué par le caractère différent des Roussillonnais et de ceux qu'ils appelaient les Gavatxos.
Bien que sa défense fût assurée grâce à son enceinte de forme rectangulaire et
par son solide donjon qui subsiste encore, le village était dominé du côté du
nord par la montagne dont la hauteur permettait aux assaillants d'avoir des vues
sur la place et d'utiliser les armes à feu par un tir plongeant sur toute
l'étendue de l'agglomération. L'église qui, avec son toit en voûte bordé d'un
parapet crénelé, avait pendant longtemps été une position de premier ordre en
cas de siège, cessa de constituer un réduit de défense quand les armes à feu
furent d'un usage courant. Au XIVème siècle, les routiers installés à Montalba
ravagèrent le territoire. La grande inondation de 1423 ruina la contrée,
dévastant la zone cultivable et remplaçant les fertiles alluvions par des lits
de sable et de graviers. Les guerres des XVème et XVIème siècles firent aussi
sentir leurs effets jusque dans ces parages. En 1502, la paroisse de Régleille
fut réunie à celle d'Ille, tant était réduite la population. L'an 124, sur
la menace d'une nouvelle invasion consécutive à la guerre entre les
Français et Charles Quint, les derniers habitants abandonnèrent le village et se
réfugièrent à Ille. Ils réintégrèrent leurs demeures lorsque le danger fut
passé, mais la population ne cessa de décroître jusqu'au moment où Régleille fut
complètement déserté. Cependant les dernières familles mirent de l'obstination à
rester fidèles à leur foyer ; au milieu du XIXème siècle, il y avait encore dans
le village ruiné un habitant opiniâtrement attaché à son toit.
L'union de l'Eglise
de Régleille à la paroisse d'Ille laissa subsister I'organisation
féodale, et Régleille continua à être sous la dépendance d'un seigneur. En 1387, c'était
Raymond de Perellos qui était seigneur de Régleille ; il avait reçu du roi
d'Aragon cette seigneurie. A la fin du XVIème siècle, celle-ci appartenait à la
famille de Nuça; en 1631 à François Viader; elle fut ensuite vendue à Alexis
Albert.
Le rattachement de Régleille à la paroisse d'Ille n'eut pas davantage pour effet de faire disparaître les offices seigneuriaux. Jusqu'à la Révolution, i1 y eut pour Régleille un batlle et un sous-batlle. Ceux-ci furent maintenus dans leurs fonctions par le seigneur à seule fin d'assurer les recouvrements, à son profit, des redevances dues par les tenanciers d'Ille pour les terres qu'ils occupaient à Régleille. Les registres d'expertise des sobreposats de la horta y terrnens de Reglella se trouvent aux archives départementales et sont parmi les mieux conservés des documents intéressant Ille. Cette juridiction ne connut pas le chômage en raison des nombreux procès provoqués par le bornage des terres après les inondations qui faisaient parfois disparaître entre les héritages toute trace de ligne divisoire. En outre, l'isolement de Régleille favorisait des déprédations que les sobreposats avaient à constater et à réprimer .
Les conflits les
plus fréquents naquirent toujours à Régleille du fait du passage, à travers les
propriétés, des meules de moulin et des rocs taillés dans les grands
blocs granitiques du quartier de la Bade. Le droit d'exploiter ces carrières
appartenait au seigneur du lieu. Celui-ci, en 1173, percevait déjà un cens pour
cet objet. Les fermiers qui exploitaient les carrières avaient l'autorisation
d'ouvrir à travers les propriétés privées, vignes ou autres un chemin de 12
pams, à la construction et à l'usage duquel les propriétaires étaient
obligés de consentir. Les meules étaient
dirigées vers le lieu dit salt de
las moles d'où elles tombaient sur les bancs de sable de la rivière qui
amortissaient le choc. Ce droit seigneurial de passage ne pouvait à la longue
que susciter des réclamations et des conflits. Le registre des sobreposats
de la horta est rempli de plaintes concernant l'exercice le cette servitude.
A partir du XVIIème
siècle, l'histoire de Régleille n'est plus qu'une sèche nomenclature de
revendications de droits seigneuriaux et de la transmission de ces droits de
famille en famille. Ajoutons ici, pour clore ce chapitre consacré à Régleille,
qu'en 1682 la seigneurie de Régleille passa à la famille Montclar de Ros. Le
baron de Montclar, seigneur de Régleille, mourut à Landau, en Alsace, où il fut
enseveli ; son coeur fut transporté et déposé dans l'église de Millas . Son
arrière petite-fille se maria au prince de Montbarey, qui fut ministre de la
Guerre sous Louis XVI.
En 1724, le marquis de Blanes prit le titre de seigneur de Régleille. Son fils
épousa en 1716, étant dans sa quarantième année, la fille ainée du comte de
Saint-MarsaI, âgée de 14 ans. Lorsqu'il mourut, en 1764, il laissa à sa femme la
seigneurie de Régleille qui d'ailleurs comptait pour peu dans son immense
fortune.
La marquise de Blanes, qui conserva cette seigneurie jusqu'à Révolution, est
surtout connue par sa liaison avec le maréchal de Mailly, gouverneur en
Roussillon. En 1792, elle émigra à Barcelone où elle mourut dans la misère.
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Bibliographie :
Emile & Léon Delonca, Un village en Roussillon
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